Découvert grâce à Mr cuicui alias Thierry B. sur le blog de Mr Christo (voir les liens !), avec un titre pareil, c'était la lecture qu'il me fallait ! J'avais interêt à pas me tromper vu que le bouquin est un pavé de 750 pages !!!!
Je tenais donc aujourd'hui, moi aussi, à vous faire partager le plaisir que m'a procuré la lecture de ce livre. On se sent presque orphelin  de tous ces personnages qui vous quittent à la fin du dernier chapitre !
Et j'envie déjà ceux qui n'ont pas encore commencé la lecture de ce livre !

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source photo : www.paperblog.fr

Jean-Michel Guenassia Le Club des incorrigibles optimistes Albin Michel, 760 pp., 23,90 €.

Les lecteurs apprécient que les personnages des romans qu’ils lisent soient eux-mêmes des lecteurs. Sans doute parce que cet effet de miroir est rassurant, cela nourrit le succès de certains livres : ainsi de l’Elégance du hérisson, du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, best-seller inattendu du printemps dernier, et, cette rentrée, du Club des incorrigibles optimistes, accompagné d’une réputation flatteuse et fort de ses 55 000 ventes.

«J’avais horreur de perdre mon temps. La seule chose qui me paraissait utile, c’était de lire.» Le héros du Club, 12 ans en 1959, et une taille qui le fait objectivement passer pour un grand (1,73 mètre au début de l’histoire), lit sur le chemin de lycée, en marchant, et a tendance à s’attarder. «J’ai fini par classer les écrivains en deux catégories : ceux qui vous laissaient arriver à temps et ceux qui vous mettaient en retard. Les auteurs russes m’ont valu une ribambelle de colles.» Il n’y a pas que Tolstoï ou Dostoïevski. Quand Michel découvre Henry James, il écope de six heures de retenue. L’auteur, Jean-Michel Guenassia, lui prête quelques théories : «Il y a dans la lecture quelque chose qui relève de l’irrationnel. Avant d’avoir lu, on devine tout de suite si on va aimer ou pas. […] Un livre, c’est un être vivant. Les gens, rien qu’à les voir, vous savez à l’avance si vous serez leur ami.» Un jour de 1963, en sortant de la Cinémathèque rue d’Ulm, notre amateur de romans entre en collision avec un obstacle d’abord non identifié. «Elle portait un blue-jeans et des chaussures de tennis. Elle lisait le Matin des magiciens et moi Bonjour Tristesse. Je n’avais aucune chance.»

Ce premier roman, qui n’en est pas tout à fait un, puisque Jean-Michel Guenassia, né en 1950, scénariste pour la télévision, a publié un polar chez Liana Levi en 1986 (Pour cent millions), se passe entre 1959 et 1964, avec des flash-back qui concernent les optimistes du titre, et entretiennent le côté mille-feuille. Le narrateur s’appelle Michel, prénom d’époque. C’est celui du bébé très populaire, créé en 1954 par le magazine Modes et Travaux. Michel, bien que fou de rock’n’roll et de littérature, est obsédé par l’envie de posséder un Circuit 24. Pour ses 12 ans, les grands-parents maternels (les Delaunay, catholiques Algérie française) lui offrent un tourne-disque Teppaz. De la part de ses grands-parents paternels (les Marini, communistes issus de l’immigration italienne), il reçoit un livre, les Trésors du Louvre. Enfin, son père, qui va bientôt s’acheter une DS 19, a l’idée de génie : «Le Brownie Kodak !»

La récente enquête sur les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique (1) montrant que «les baby-boomeurs manifestent un intérêt pour les livres supérieur à celui des générations nées avant guerre», Club des incorrigibles optimistes. Michel, qui carbure au panaché bien blanc, est un as du baby-foot. Ses parents ont repris l’entreprise Delaunay, agrandi le magasin avenue des Gobelins (salles de bains, électroménager). La mère, une harpie, est dopée aux séminaires de management, tandis que le père, bon type qui n’aurait jamais dû épouser la fille du patron, est un imitateur fatigant de Jean Gabin et Pierre Fresnay. nul doute que les quinquagénaires constituent le gros du bataillon des fans du

Dans ce catalogue où il ne manque rien, pas même un pantalon en Elastiss, on est surpris de tomber sur des anachronismes. Les Delaunay, rapatriés d’Algérie, peuvent difficilement, à moins d’une fascination morbide pour la mire, passer «leursjournées devant la télé» en 1962. L’expression «bac moins six» s’accorde mal avec ces années-là, où on ne risque pas non plus d’utiliser «un sac-poubelle».

L’auteur ne se méfie pas des clichés, concentré qu’il est sur les irruptions de la grande Histoire dans les aventures de Michel (une allusion à la série des «Michel» dans «la Bibliothèque verte» ?). Le Club des incorrigibles optimistes est un cercle de joueurs d’échecs, à l’abri derrière une porte dissimulée par un rideau de velours vert, au fond du Balto, un bistro à l’angle de Denfert-Rochereau et Raspail où se donnent rendez-vous les mangeurs de goulash. Outre qu’on y croise Jean-Paul Sartre et Joseph Kessel («ils étaient riches, célèbres, généreux et discrets»), il se dispute ici des parties mémorables, qu’on a du mal à se représenter, car les participants sont surtout occupés à faire énormément de bruit. Ils s’engueulent sur Gagarine envolé dans l’espace ou Noureev passé à l’Ouest. Russes, Tchèque, Hongrois, Grec, communistes ou antisoviétiques, ils ont fui leur pays. Chacun a une trajectoire soigneusement tracée, et l’ostracisme dont est victime un certain Sacha, ami de Michel Marini, trouvera bien sûr son explication à la fin.

Pendant ce temps, Michel a son bac (il est à Henri-IV). Sa petite sœur est une peste comme dans le Clan des sept, mais son frère Franck est volontaire pour l’Algérie où il entend mettre en œuvre ses idéaux révolutionnaires. Il y a également Cécile (Jean Seberg brune), et son frère Pierre, qui meurt à la guerre. Une mélancolie tenace ternit le feuilleton. Michel, à qui chacun fait confiance (c’est un leitmotiv des dialogues) se retrouve abandonné de tous, dépositaire de quelques cartons de souvenirs.

(1) La Découverte, voir  «Liberation» du 20 octobre

Critique de Claire Devarrieux, libération le 22/10/2009