Je réalise que mon blog devient de plus en plus british. Mais aujourd'hui, c'est, encore, d'un film anglais dont je veux parler : "Shame" de Steve Mc Queen. (réalisateur dont j'ai déjà parlé à propos de sont précédent film :"Hunger", sur les prisonniers politiques de l'IRA.) Le réalisateur a l'air d'être trés fidèle avec ses comédiens puisqu'il reprend une nouvelle fois michael Fassbender (et il a bien raison, car il est à chaque fois trés juste et toujours bouleversant, et il a reçu pour ce rôle magistral le prix d'interprétation au festival de Venise en 2011).

J'ai sélectionné sur "youtube" un extrait du film qui m'a pour ma part bouleversé, mais il faut voir le film entièrement pour ce rendre vraiment compte de la beauté et de la force de cette scène.

 

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source : franceinfo.fr

 

Voici la critique du film dans libé du 7 décembre 2011 (supplément "next").

 

Venise fut unanime envers Shame : le gros du travail, la part de fascination qui émane du film est fourni par son acteur principal, Michael Fassbender. Il y a trois ans, à la sortie de Hunger,premier film du tandem McQueen-Fassbender, les rôles n’étaient pas aussi nettement distribués. Tout le monde s’accordait à voir dans le premier film de Steve McQueen, star de l’art contemporain, un passage naturel au cinéma - comprendre : quiconque pouvait voir Hunger sans rien savoir de Steve McQueen, n’avoir jamais mis les pieds dans une galerie, et trouver ça tout aussi génial. Par la puissance plastique des images (murs couverts de merde, etc.), par le tour de force d’une conversation duale filmée en plan séquence sur douze minutes, et grâce à cet acteur au visage taillé à la serpe qui cassait la baraque en même temps qu’il agonisait en prison : Michael Fassbender incarnait Bobby Sands, figure mythique de l’IRA mort des suites d’une grève de la faim (et de l’hygiène).

Folie calme. A la sortie de Shame, personne n’ose trop la ramener sur McQueen et c’est presqu’un seuil supplémentaire pour lui : faire si peu cas, ou à peine, dans sa mise en scène de son statut d’artiste contemporain qu’on lui donnerait sans confession sa carte pour bosser sur des projets grand standing destinés aux studios hollywoodiens.

On n’en est pas encore là, mais, de fait, Shame est un film anglo-saxon tourné à New York, ce qui fait penser à un autre décalé de la mappemonde cinématographique : David Cronenberg, canadien dessapant et scannant depuis Toronto les membranes de l’Amérique. Si Shame est cronenbergien, ce n’est pas seulement parce que Michael Fassbender s’y entraîne déjà à jouer la folie calme (il sera Jung dans A Dangerous Method, le prochain Cronenberg, qui sort en France le 21 décembre) mais aussi parce que Steve McQueen fait tout son possible pour remettre à la mode le jeu des surfaces glacées qui fut la grosse tendance lourde, postmoderne, des années 90, passant New York au Monsieur Propre de la lumière froide et y douchant les habitus des jeunes gens venus là y faire affaire.

Des trentenaires bien mis, vivant entre leur bureau (ouvert à tous) et des appartements quasiment vides, à la fois parce que le vide est un signe high-tech, mais surtout parce qu’ils y mangent (sur le pouce), y dorment (cinq heures), s’y branlent (de temps en temps) et y baisent encore moins souvent (pas le temps pour une relation), ce qui fait cher le loyer pour vivre si peu.

Appétit. Au centre de ce rien, dont Steve McQueen se veut l’ethnologue élégant, un visage, ou plutôt un front. Haut. Qui ne transpirera que sur le tard, car il appartient à un type en train de franchir la ligne blanche qui sépare le control freak du toxicomane total (celui qui a un tel tempérament de camé que tout lui fait drogue). Brandon ne semble vivre qu’une fois excité par quelque chose : un cul, ou l’image d’un cul, un peu de peau, ou l’image de la peau. Il drague - plutôt avec facilité et, vu son physique, c’est cohérent -, disons qu’il consomme la chair avec le même appétit mécanique qui lui fait consommer du porno sur le Net ou s’offrir un tapin. Brandon est un métrosexuel occupé, qui se shoote à l’ennui.

Une sœur à la dérive, chantant du jazz vocal et portant des chapeaux rigolos, quand elle ne tente pas de se couper les veines, vient encombrer, en tant que roommate, cet ordre maniaque avec lequel Brandon a rangé sa folie. En quelques jours, sa vie va échapper au planning fixé : sa sœur (Carey Mulligan, moins bien que dans Drive) se tape son boss (Brandon est choqué) et, lui, commence à avoir un début d’émotion amoureuse pour une jolie black croisée au bureau.

Ces petits détails font que Brandon commence à se regarder dans la glace et n’y découvre pas grand-chose de bandant : un corps écœuré par sa propre demande, commençant à se sentir fautif, ou héritier dont ne sait quelle tare familiale. Il faut boire la coupe de la honte jusqu’à la lie, Brandon va enchaîner crises de rédemptions suivies de descentes aux enfers toujours plus glauques, histoire de se dégoutter un peu plus de lui-même.

Jouissance froide.Shame est porté par un acteur magistral, rongé par son addiction à la jouissance froide, mais, surtout,Shame se confond tout entier avec son personnage. Comme lui, la mise en scène de Steve McQueen est tentée d’aller loin et, comme lui, se rétracte. Le cul y est filmé avec intelligence, c’est-à-dire avec la conscience que ce n’est pas le chaud qu’il faut battre ici, mais le froid. C’est cet aspect presque morbide, qui fait avancer le film. Dommage que le réalisateur ne trouve pas d’autres voies de sortie que la grandiloquence mystique.

Déjà dans Hunger, Michael Fassbender jouait les bras en croix, déjà l’image de la résistance était un Golgotha moderne. Dans le monde où ne fluctuent plus que des donnes chiffrées, Brandon plus angoissé qu’obsédé, pris à la gorge par son propre néant, expie. Honte à nous si nous ne savons pas reconnaître là un de nos frères, s’écrit Steve McQueen, en plein moment religieux chic. Amen, ferons-nous de la main gauche, en n’oubliant pas tout de même de télécharger dare-dare un bon vieux porno de la main droite.