Le film sort dans une semaine, mais devrait déjà faire polémique rien qu'avec l'affiche ou on aperçoit une fellation. (regardez bien en haut à droite sous le titre) Christine Boutin et Frigide Barjot avec tous leurs amis intégristes vont pouvoir aller manifester devant les cinémas qui le projeteront.

Cependant, il ne faudrait pas oublier que ce film a été présenté comme un petit bijou, sinon déjà un film culte par Libération.

 

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La critique de Libération le 17 mai par Olivier Seguret.

 

Alain Guiraudie ne nous a jamais déçus. Depuis son apparition parfaitement intempestive au seuil du millénaire avec Du soleil pour les gueux, il a maintenu, activé, embelli la flamme tout à fait singulière de son cinéma, l’un des moins faciles à définir du paysage français. Français ? Pas tout à fait : aveyronnais et occitan aussi, puisque ce sont les marqueurs forts d’une culture qu’il déclare sienne et que tous ses films, de près ou de loin, pratiquent. Le cinéma de Guiraudie exprime aussi un mélange détonnant et jusqu’ici inconnu de rustique et de baroque, de politique et de sensualité, de fable et de réalisme.

Dans l’Inconnu du lac, ces ingrédients sont à nouveau réunis mais surtout condensés, chauffés à blanc, portés à leur intensité maximale. Ils atteignent à une essence, un hydrolat : lieu unique, temporalité réduite, action se rapportant à une courte et pure aventure d’amour et de mort. Le lieu est en endroit de drague réservé aux hommes au bord d’un lac du Midi. Le temps est celui de l’été, des vacances et du soleil roi.

L’action est celle d’un thriller voluptueux et ralenti. Elle met essentiellement aux prises le jeune et beau Franck, le rondouillard Henri, qui deviendra son ami, et le viril et ténébreux Michel, qui deviendra son amant. Leur triangulation, d’abord oblique et détachée, puis inquiète et en partie passionnelle, donne à tout le film la charpente épurée qui lui suffit, même si virevoltent autour du trio toutes sortes de personnages et microévénements attachés à la quotidienneté de la petite plage.

On parle d’un silure de 5 mètres qui fait la fable du canton. On évoque aussi le corps retrouvé d’un noyé. Surtout, on se drague, on se jauge, on se tripote et on s’enfile allègrement dans les fourrés. Il s’avérera très vite que l’irrésistible Michel est aussi un dangereux assassin. Franck en a eu la preuve la plus noire, mais être effrayé ne l’empêche pas de continuer à le désirer et à poursuivre avec lui une liaison à la fois très intime et absolument informelle, typique des mœurs hédonistes qui forment le code civil tacite de ce genre d’endroit.

Paquets charnus. Le grand motif de l’Inconnu du lac est le sexe. Motif plastique, esthétique, dont Guiraudie cherche à reformuler à la fois la grammaire-cinéma et la palette-peinture. Il le fait là encore en réduisant les matières à leur plus simple expression et montre tout ce qu’il a jugé possible de montrer : les plans hardcore abondent, les études de nus tapissent le paysage et tous les langages du cul au masculin et en pleine nature s’expriment à l’unisson de la vie qui, partout, gicle elle aussi… Mais il ne faudrait surtout pas se tromper d’audace et croire que le sexe, les organes génitaux partout exposés, les peintures charnelles, les paquets charnus et la cohorte d’Adam(s) pas possibles qui peuplent ce petit éden pédé forment l’horizon du film ou son objectif scandaleux.

C’est plutôt une forme mythologique ancestrale et profonde que Guiraudie fait resurgir des abysses de ce lac hitchcockien. Une sorte de conte où se discute l’éternité du mâle humain. Il y a un enracinement magnifique de la question homosexuelle dans cette nature, cette terre, notre Terre, qui l’a toujours portée. D’ailleurs, sous l’œil de Guiraudie, ce n’est plus la question mais plutôt le fait homosexuel, éternel et transhistorique, qui s’exprime dans toute son exubérante et parfois tragique diversité. Là se trouve la vraie dimension cosmique de ce film : la nature est splendide mais impassible, le ballet des hommes ne perturbe en rien sa lente inertie.

Absence. Le décor unique du film et ses topographies cardinales (la plage, le parking, les bosquets) donnent aussi à l’Inconnu du laccette grande force formelle : c’est un film sans angle droit, sans ligne raide, sans route, maison ou construction humaine. Seule trace de civilisation : les voitures par lesquelles chacun s’achemine vers ce coin reculé et qui joueront dans le scénario un rôle crucial et presque fantastique. Autre grande absence : pas une femme ne traversera l’écran, même si l’un des dragueurs, optimiste, les cherche…

Une fois posé que l’Inconnu du lac est un très grand film, un bloc sidérant de cinéma, de réel et de modernité sans doute promis à un devenir classique, il faut ajouter ce détail qui n’est pas rien : c’est aussi un très rare chef-d’œuvre pédé du cinéma français. Car curieusement, notre cinématographie, féconde en cinéastes homosexuels, ne compte que peu de grands films qui soient aussi des marqueurs profonds de la culture homo, à l’exception du fondateur, sublime et très ancien Chant d’amour, de Jean Genet. De ce point de vue, l’Inconnu du lac rejoint O Fantasma du Portugais Rodrigues ou Scorpio Rising de l’Américain Anger. Il brûle d’un extraordinaire feu que l’on a des scrupules à qualifier de queer-gay-camp, faute de mieux. A rebours de tous les clichés, le peuple homo de Guiraudie palpite de vie et de vérité. On dirait des faunes dans un jardin de nature antique. Vieux, jeunes, ronds, trop bronzés ou pas assez, ils sont tous beaux, même les moches, et ils sont souvent drôles ou cocasses et toujours touchants. On regrette juste que, faute de compétition officielle, Spielberg n’ai pas eu lui aussi la chance de les admirer.

 

UN CERTAIN REGARD L’INCONNU DU LAC d’ALAIN GUIRAUDIEavec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou… 1h 37. En salles le 12 juin.